salon des livres : explications, via une pièce de théâtre, de cet univers impitoyable du livre...

Grandeur et bassesses des écrivains... de la lumière à la vie...

théâtre : Dîner, nuit et petit-déjeuner d’écrivains régionaux

Le théâtre permet d'exprimer une réalité qu'un article aurait des difficultés à "faire passer"...
Ce ne fut jamais ainsi... et pourtant cette comédie est contemporaine...



Comédie en trois actes avec

Paul : écrivain (quelques livres publiés... le point commun de ses éditeurs : en faillite avant de lui avoir versé le moindre droit d’auteur) rmiste, animateur d’ateliers d’écriture, 50 ans, accueille chez lui, pour la soirée et la nuit, des « collègues auteurs » invités au salon du livre de sa ville mais « ni hébergés ni nourris » par les organisateurs.

Martine : 51 ans, a auto-édité cinq livres, professeur de français.

Christophe : 57 ans, publie des « livres jeunesse » chez divers éditeurs... qui lui versent des droits d’auteur dérisoires. Son épouse ayant un bon salaire, ne peut prétendre au Rmi.

Stéphane : 35 ans, a auto-édité sept livres, créateur de sites internet. Mi rmiste mi travailleur indépendant.

Passera au repas :
Nestor : 75 ans, écrivain « romans du terroir » en auto-édition, notable régional, hébergé par la municipalité.

Passeront au petit-déjeuner :
Francis : 40 ans, ami de Paul.
Pierre : 52 ans, publie des livres en dilettante, à quelques exemplaires, auto-édite et auto-imprime, « ni hébergé ni nourri » par les organisateurs mais retourné chez lui la veille (vit à vingt kilomètres).



Indications pour représentations : distribution de base, six hommes et une femme mais Nestor et Pierre peuvent être joués par le même acteur.




Acte 1

Chez Paul : la pièce principale : salon / salle à manger.
Un canapé. Une table. Des chaises. Quelques livres dispersés.
Au mur, encadrée, une feuille rose 21*29,7 où il est griffonné au marqueur rouge : « A Paul, en signe d’amitié » et une signature illisible.
Trois portes : la première conduit à la cuisine et aux toilettes, la deuxième donne sur l’escalier vers les chambres, la troisième est la porte d’entrée.
Paul, Martine et Christophe à table, durant l’apéritif (on sent plusieurs verres déjà vidés).

Paul : - Vous savez pourquoi il a pris un pseudonyme ?
Martine : - Parce qu’un pseudo, ça donne un genre.
Christophe : - Parce que lui qui se croit si grand, ne pouvait plus supporter de vendre des livres sous le nom de Petit.
Martine : - Jean-Luc Petit, c’est vrai, on peut pas plus banal... donc ça collait parfaitement à ses textes !
Paul : - Oh Martine ! Même moi je n’aurais pas osé.
Martine : - Allez, toi qui as toute une journée été le voisin de sa sainteté le plus jeune d’entre nous, dis-nous pourquoi il édite désormais ses (avec emphase) « oeuvres » sous pseudo.
Paul : - Un peu de tout ce que vous avez dit naturellement, on le sait tous, mais il m’a avoué la raison principale.
Martine : - Et tu l’as cru ?
Paul : - Ça ne veut bien sûr pas dire que c’est la vérité, mais on peut affirmer qu’en ce samedi il voulait que je retienne cette version.
Martine : - Donc, comme tout chez lui, c’est du préfabriqué, c’est de la mise en scène.
Paul : - Là, je ne lui donne pas tout à fait tort, n’oublie pas la manière dont Jean Cocteau définissait le roman, (en appuyant fortement :) un mensonge qui dit la vérité.
Christophe : - Mais s’il était romancier, ça se saurait.
Martine : - Je suis quand même allée jusqu’à la page 52 de son premier roman... vous pourriez m’applaudir !
Christophe : - T’as quand même pas acheté son bouquin !... Alors que tu n’achètes jamais les miens !
Martine : - Bin si !... mais sans illusion littéraire... je suis naïve peut-être, je pensais qu’en contrepartie il parlerait de moi sur internet.
Christophe : - Et il a encaissé ton blé, et sur ses sites il ne parle que de lui, veut se faire passer pour un vrai écrivain.
Martine : - Ecrivain multi-facettes !
Christophe : - Fossettes on dit, multi-fossettes (personne ne prêtant attention à sa remarque, il laisse échapper une moue de déception).
Paul : - En fait, il s’essaye un peu à tout, après la poésie, les nouvelles, la chanson, je n’ose dire, vu le niveau, le roman, et monsieur nous annonce ses ambitions théâtrales ! Il est plus à plaindre qu’à moquer ! Ça doit être terrible, d’être nul en tout !
Martine : - Tu devrais être critique littéraire !
Paul : - Je l’ai été... dans ma jeunesse... après avoir arrêté l’enseignement. Mais j’en ai eu vite marre d’écrire de bons articles sur de mauvais livres.
Christophe : - Comme Martine avec l’autre, t’espérais le renvoi d’ascenseur !
Martine : - C’est notre maladie ça, on rêve !
Christophe : - Moi y’a longtemps que j’ai compris : j’ai aussi aidé les copains mais à chaque fois je passais pour un con. C’est triste mais c’est chacun pour soi dans ce milieu ! On est des loups !
Martine : - On le sait Christophe, que tu as pompé trois sites internet pour écrire ton dernier livre et que maintenant tu passes pour un spécialiste du loup ! Encore un effort et tu seras invité à la télé !
Christophe : - Je dirai plus rien. A chaque fois que je fais une confidence, ça me retombe sur le coin de la gueule ! Mais merde, au prix où je suis payé, je vais quand même pas partir quinze jours en Autriche observer des loups ! Et puis merde ! Tout le monde fait comme ça dans le livre documentaire ! Surtout pour enfants ! Y’a pas que l’autre cinglé qui sache utiliser internet !
Martine : - Reverse-lui un verre, sinon il risque de se métamor-phoser en loup (Paul ressert un apéritif, ils trinquent).
Paul : - Ça ne vous intéresse pas alors, pourquoi il est passé de Petit à Ternoise, notre futur partenaire de belote.
Martine (en souriant) : - Si si, naturellement, c’est passionnant d’avance, dépêche-toi avant qu’il n’arrive, c’est une information essentielle.
Paul : - Ah ! Martine ! Est-ce que moi je lui en veux de son acrostiche disons... déplacé.
Martine : - Il s’est même essayé aux acrostiches ! Mais toi... dès qu’un mec est plus jeune que toi, tu t’enflammes.
Paul : - Je m’enflamme, je m’enflamme... nettement moins qu’avant... je crois que même pour ça je vieillis...
Christophe : - Tout plutôt que la vieillesse ! Allez parle-nous du pseudo... le pseudo, le pseudo (se met à chantonner) le pseudo, le pseudo... (accompagné par Martine au troisième)...
Paul : - Puisqu’à l’unanimité... mais promettez-moi de ne pas lui rapporter que je vous ai raconté sans exposer ses arguments alors déclamés comme les émanations d’un maître incontesté.
Martine : - Tu nous connais.
Christophe : - Allez, de toute manière, il ne doit pas avoir d’illusion sur notre estime, même littéraire.
Paul : - Détrompe-toi ! Je suis certain qu’il est persuadé qu’on le considère comme le meilleur d’entre nous.
Martine : - Ça m’rappelle quelqu’un, cette expression.
Paul : - Mais qu’est-ce qu’il devient ce... ah !... il a été premier ministre et je ne me souviens même plus de son nom... comme quoi il m’a moins marqué que Charlus...
Martine : - Alain. Alain Juppé.
Christophe chantonne : - Le million. Le million... le pseudo, le pseudo...
Paul : - Donc ? selon notre brave collègue, la lettre P étant déjà occupée par PROUST, il lui fallait une lettre où il pourrait trôner pour des siècles et des siècles.
Martine : - C’était une boutade, quand même ! Faut être réaliste parfois !
Paul : - Tu sais, il a nettement plus d’orgueil que d’humour, ce petit.
Christophe : - A la lettre T, il doit bien y en avoir tout un wagon qui passe devant lui.
Martine : - Tu veux dire que même le train, en faisant Tchou Tchou, s’inscrit plus dans la littérature que lui.
Paul en riant : - Oh Martine ! Tu devrais écrire du théâtre !
Martine : - Mais j’en ai écrit. Trois pièces même.
Paul : - Ah ! (il joue l’intéressé) Et elles ont été représentées ?
Martine : - Pas encore. J’espère bien quand même, qu’un jour. J’avais un contact au Québec...
Christophe : - Mais il a pris froid !
Paul : - Moi j’en écris plus, j’ai peut-être tort, puisque ma pièce qui a été diffusée sur France-Culture avait eu une très bonne critique... Mais on ne me demande plus rien... sinon j’ai bien quelques idées...
Martine : - J’aurais bien aimé avoir ton avis de professionnel sur mon théâtre.
Paul : - Il faut le publier ton théâtre... ou la prochaine fois, apporte-moi une copie de tes manuscrits, dédicacée « à Paul avec mon admiration ».
Martine : - La tentation de Ouaga... le modeste et néanmoins peut-être génial livre que je t’ai échangé l’année dernière contre ton roman, c’était ma troisième pièce...
Paul gêné : - Martine ... (on sent qu’il réfléchit)... il faut que je t’avoue. J’avais un copain, un petit jeune, un apprenti maçon avec des muscles, mignon mais mignon, je te dis pas... je ne t’en ai jamais parlé, je n’ai pas vraiment eu le temps il faut dire, il passait pourtant souvent. Le soir même du salon du livre de notre échange, je m’en souviens comme si c’était hier, le ciel était d’un bleu à réveiller les tulipes ; il a ouvert ton livre, il devait sentir le génie.
Martine en souriant : - Le génie était dans la pièce... tu veux dire.
Paul : - Je me souviens très bien, il m’a dit, ah ! je revois encore sa petite frimousse, son petit sourire coquin quand il m’a dit « Mais ça a l’air super, vraiment super. Ah ouais !, je peux te l’emprunter ? ». Naturellement, tu me connais, je ne pouvais pas réfréner sa soif de connaissances. Il m’avait promis de me le ramener la semaine suivante, parce que moi aussi j’étais impatient de te lire, et le petit scélérat, il ne me l’a jamais rendu.
Martine : - Selon toi, j’ai donc de l’avenir dans le théâtre ouvrier.
Paul : - Au fait, tu as apprécié mes... nouvelles ?
Martine sourit, un peu gênée à son tour : - Si je te dis qu’une copine me les a empruntées à long terme, connaissant ma vie sexuelle, tu ne me croiras sûrement pas... mais c’est terrible, je n’ai plus le temps de lire, j’écris durant les congés, et le reste du temps, quand je rentre le soir, je suis crevée, alors je me dis, vivement vendredi, et le vendredi, ah ! enfin le week-end, mais il me faut maintenant tout un week-end pour récupérer... je crois que je vieillis aussi...
Christophe : - Tu ne vas pas t’y mettre aussi.
Paul : - Je te l’ai toujours dit, tu aurais dû faire comme moi. Enseigner, ça te bouffe la vie. Je ne regrette nullement mes sept années d’enseignement mais c’était amplement suffisant.
Martine : - Déjà que j’arrive pas à vivre avec un salaire, alors, le Rmi...
Paul : - Je suis certain, même financièrement, je m’en sortirais pas mieux avec un salaire. Tu vois, le Rmi, ça laisse vachement de temps. Et puis de temps en temps, j’anime un atelier d’écriture.
Christophe : - Avec tes acrostiches en plus, tu dois être le plus riche d’entre nous.
Martine : - Mais je n’ai aucun talent pour les acrostiches.
Paul : - Oh, moque-toi pas de moi, ça me prend dix minutes et ça me rapporte un deuxième Rmi par mois.
Christophe : - T’es donc payé 24 mois !
Martine : - Et comme tu as toujours je suppose ton copain de la direction des impôts, tu es tranquille.
Paul : - Parfois il faut payer de sa personne... mais c’est pas désagréable, je te dirais. Ah !, ce brave Claudio... Il est plus tout jeune, et il perd parfois son temps avec des midinettes... mais il a un p’tit quelque chose.
Martine : - Je crois deviner où.
Christophe : - Martine, tu vas te mettre à l’autofiction !
Martine : - L’autofiction pour moi, depuis quelques années, ce serait plutôt du genre les pensées de Pascal, rester dans une chambre et méditer sur le sexe des anges.
Christophe : - Et regarder la télé !
Martine : - Non, Christophe ! Pour ma légende, il faut marteler, marteler « méditer ». On ne sait jamais, Paul écrira peut-être bientôt ma biographie... oh oh, Paul, tu es encore avec nous ? (depuis qu’il ne participe plus à la conversation, il est dans... des pensées)
Paul : - Je vais vous laisser causer télé (il se lève). Sur ce sujet, je ne suis plus à la page.
Martine : - Fais comme chez toi, Paul...
Paul sort (porte cuisine / toilettes).

Christophe : - Tu savais qu’une de ses pièces avait été diffusée sur France-Culture ?
Martine en souriant : - Entre 3 heures 30 et 5 heures... du matin ! Il devait être le seul à écouter ! Avec ses droits d’auteur, il ne doit même pas avoir pu acheter une ramette de papier pour imprimer ses acrostiches.
Christophe : - Je n’ai jamais osé lui dire, je ne sais pas comment il réagirait, mais il devrait quand même se rendre compte, ça ne fait pas sérieux ses acrostiches, il ne retrouvera jamais d’éditeur avec une telle réputation.
Martine : - C’est c’qu’on appelle un euphémisme... surtout vu le niveau. (en souriant :) Sa main évoque le velours...
Christophe : - Tu connais par coeur.
Martine : - Encore un salon où il y avait un monde fou, alors plutôt qu’être bassinée par Nestor, j’ai feuilleté... j’ai pas pu tenir plus d’un quart d’heure.
Christophe : - Au moins Nestor, ses histoires sont drôles.
Martine : - Mais quand tu les entends pour la quinzième fois, et qu’à chaque fois il a un rôle de plus en plus avantageux... un jour il va en arriver à prétendre qu’il a écrit toutes les chansons de Georges Brassens.
Christophe : - Tu crois qu’il a vraiment connu Brassens ?
Martine : - Il baratine tellement, qu’on ne peut plus être certain de rien... en tout cas son inspecteur des impôts, à Paul, ça... ça lui prend du temps.
Christophe : - Tu crois que... non ? quand même pas... il n’est pas à ce point-là !?
Martine : - Fais le test : parle d’une plage où tu as croisé trois jeunes en bronzage intégral, et commence à les décrire.
Christophe : - Mais les mecs, ça ne m’intéresse pas, moi c’que j’aime, c’est les femmes de vingt-cinq-trente ans qui viennent d’avoir un enfant. Tu vois, le matin, je me promène toujours à l’heure de l’école maternelle, tu les vois ressortir avec une petite inquiétude sur le visage mais un tel sentiment d’épanouissement.
Martine : - Soit tu es un poète qui s’ignore, soit un déprimé qui rêve encore.
Christophe : - Comme j’ai déjà essayé la poésie et
Sonnerie.

Christophe : - Ça doit être l’autre cinglé... moi je ne vais pas ouvrir...
Deuxième sonnerie.
Martine en souriant : - Pourquoi aller ouvrir alors que personne n’a sonné !
Ils rient.
Martine : - J’espère qu’il pleut !
Christophe : - Qu’il tombe des grêles !
Troisième sonnerie.
Ils rient de plus belle.
Christophe : - Si j’étais méchant, je souhaiterais un orage et que la foudre nous en débarrasse... mais il ne faut jamais souhaiter la mort des gens...
Martine : - Il se réincarnerait peut-être en écrivain.
Christophe : - En simple stylo bic. Au moins il serait utile.
Quatrième sonnerie.
Paul arrive en courant, lance : - Vous exagérez, que va penser Stéphane ?
Paul ouvre.
Paul : - Entrez, entrez chers collègues.
Entrent Stéphane (avec un sac de sport) et Nestor.

Stéphane : - J’ai croisé Nestor, alors je l’ai emmené... je crois qu’il cherchait la rue des filles faciles.
Nestor : - Y’a bien longtemps que je m’y perds plus... j’ai mon portable... (il sort son portable)

Paul : - Excusez-moi, j’étais à la cuisine, je préparais les plats pour l’omelette et je crois que Martine et Christophe devaient se bécoter en douce ou qu’ils n’ont pas osé aller ouvrir.
Martine : - On ne sait pas qui peut sonner chez toi à une heure pareille.
Nestor : - Tiens !, d’ailleurs j’ai un sms...
Paul : - Rassure-toi, j’ai prévenu tout le monde que ce soir je recevais... un autre milieu...
Stéphane : - Ça nous aurait fait une bonne étude sociologique...
Nestor : - Oh, elle avait qu’à être là quand je suis passé... (voyant que personne n’écoute, plus fort :) les femmes il faut les laisser envoyer des sms et leur offrir des fleurs quand on en a besoin.
Paul : - Nestor, alors, ton prochain livre, ce sera le dictionnaire de tes conquêtes ?
Nestor : - Mon prochain livre... j’ai pas votre âge les amis... oui, j’aimerais bien encore en écrire quelques-uns mais bon...
Christophe : - Nous casse pas le moral Nestor.
Paul : - Je crois que Christophe nous fait une petite déprime, il vaut mieux éviter de parler d’âge aujourd’hui.
Stéphane : - Pourquoi tu déprimes alors que tu as signé pour trois livres.
Christophe : - J’ai signé. Oui, j’ai signé. Mais c’est déprimant. 1% des ventes, tu te rends compte ! Toucher un pour cent du prix de vente hors taxe, c’est scandaleux.
Paul : - Mais tu vas être distribué en grandes surfaces !
Christophe : - J’ai l’impression qu’ils se foutent de ma gueule.
Martine : - Alors ce soir, on va refaire le monde de l’édition, on va tout changer, on va s’attribuer les prix Goncourt, Renaudot, Femina, vous permettez, le Femina, je le garde, on va se partager les passages télé, et même les bourses du Conseil Régional...

Paul : - Tu vas bien Stéphane ?
Stéphane : - Ne pose pas des questions dont tu connais la réponse.
Paul : - Je ne sais pas si tu vas bien.
Stéphane : - Mais tu sais bien que je vais te répondre une banalité. Tu n’as quand même pas oublié qu’il y a deux heures nous étions des voisins qui, faute d’un possible lectorat, échangeaient leur point de vue sur les avantages et inconvénients de leurs choix d’édition.
Paul : - Mais depuis je t’ai vu partir en galante compagnie...
Stéphane : - Elle voudrait être chanteuse.
Paul : - Il parait que les chanteuses sont très... coquines...
Stéphane : - Et les chanteurs crétins, les écrivains fauchés, les bureaucrates... on ne va quand même pas passer la soirée à débiter des lieux communs.
Paul : - Bon, donc ça ne s’est pas très bien passé.
Stéphane : - Elle voulait que je voie ses parents.
Paul : - Et ?
Stéphane : - Et c’est vrai, quand on est arrivé chez elle, ses parents étaient là !
Martine : - Et toi t’espérais !
Stéphane : - Sinon il suffisait qu’on se donne notre adresse e-mail.
Paul : - Donc tu es de mauvaise humeur.
Stéphane : - J’ai vieilli depuis le temps qu’on se connaît. Ce genre d’aléas ne peut plus grand-chose contre moi.
Martine : - Le Ternoise nouveau est arrivé, arôme mystique.
Paul : - On papote on papote... assieds-toi Nestor (il lui tend une chaise), tiens Stéphane (il lui en tend une autre), prends une chaise chaude...
Stéphane : - Une chaise chaude ?
Paul : - Oui, la mienne. Celle où j’étais avant d’aller à la cuisine, d’ailleurs il faut que j’y retourne. (Martine sourit en regardant Christophe) Pose tes fesses là où étaient les miennes voici quelques minutes... tu ne trouves pas que tu vas vivre un moment exquis ?
Martine : - On ne le changera pas ce Paul, dès qu’il voit un mec plus jeune que lui, il frétille.
Christophe : - Pourtant ça rime avec fille...
Stéphane : - Et vous croyez ainsi obtenir trois lignes dans ma biographie.
Martine : - Tu vas écrire ta biographie !
Stéphane : - Quand j’aurai l’âge de Nestor.
Nestor : - Bien, commence un peu plus tôt mon ami, parce que je suis en route, et j’espère bien la terminer avant qu’il m’abandonne (il place sa main droite sur son coeur).
Stéphane : - Si tu forces pas trop sur le Viagra, y’a pas de raison qu’il déraille, défaille, se défile dirait Christophe.
Martine : - Oh ! La plus belle phrase de ton oeuvre !
Nestor : - Et comment je pourrais vivre, moi, sans Viagra ? Tu verras quand tu auras 90 ans.
Stéphane : - Arrête de te vieillir.
Nestor : - Quand j’avais 50 ans, je disais 40, quand j’en avais 60 je disais 50 et depuis 70 je me vieillis de 5 ans chaque année.
Stéphane : - Un jour tu vas prétendre avoir connu Napoléon.
Christophe : - Napoléon enfant.
Nestor : - Je suis plutôt du genre à avoir dépucelé Marie-Antoinette.
Martine : - Nestor !
Paul : - Bon, je verse l’apéro et j’y vais, sinon on ne la mangera jamais cette omelette.
Paul va chercher deux verres dans la cuisine et verse l’apéro à Stéphane et Nestor, remplit les autres.
Durant l’absence de Paul :
Christophe : - C’est vrai qu’il fait soif... on n’avait pas osé commencer...
Paul : - Si Stéphane te croit, c’est que sa chanteuse le perturbe vraiment.
A l’initiative de Paul, qui s’est assis, ils trinquent.
Paul : - A nos ventes !
Martine : - Tu n’aurais pas un sujet plus réjouissant ?
Stéphane : - Aux arbres épargnés par nos tirages.
Nestor : - A votre jeunesse !
Christophe : - A tes souvenirs !
Nestor : - Oh ! là, je vous souhaite tous d’en avoir d’aussi beaux à mon âge ! On pourrait trinquer toute la nuit !
Martine : - On a dit qu’on se couchait tôt. Parce que demain il faut piquer le fric aux bourgeois de Figeac.
Paul : - Je ne te savais pas aussi intéressée.
Martine : - J’ai pas les moyens de perdre de l’argent avec mes livres, moi. Je demande pas d’en gagner, tu sais, mais au moins de rentrer dans mes frais.
Nestor : - Moi je peux publier dix livres sans en vendre un seul ! La vente du restaurant a fait de moi un capitaliste ! Mais je préfère les vendre, mes bouquins ! C’est toujours un plaisir de recevoir un chèque ou un billet. Et avec l’argent, je me paye toutes les femmes que je veux.
Christophe : - T’es tellement connu que les femmes doivent être à tes pieds.
Nestor : - On voit que tu es bien informé ! Ça arrive, je n’ai pas à me plaindre mais offrir quelques billets, ça entretient l’amitié.
Martine : - On est plus en 1800 !
Nestor : - Heureusement, je vais te dire ! En 1800 un communiste capitaliste, ç’aurait été impossible !
Martine : - Si on part sur la politique, y’a des oeufs qui risquent de voler !
Nestor : - J’ai toujours été communiste ! Et je le resterai ! Vous verrez le jour où la Chine fera comme moi, le jour où ils comprendront qu’on peut être communiste et capitaliste !

Paul se lève : - Omelette !
Martine : - Je crois que je suis la seule qui va oser t’accompagner dans la cuisine... (en souriant :) c’est bien dans la cuisine qu’on la prépare...
Paul : - Qu’est-ce que tu imagines encore Martine ?...
Martine : - Allons casser des oeufs...
Stéphane : - J’allais oublier !... (Stéphane se lève et va près de la porte où il avait posé son sac, il l’ouvre, en sort une boîte en carton, il la tend à Paul)
Paul : - Comme tu n’en parlais plus, je pensais que tu les avais offerts aux parents de ta chanteuse.
Christophe : - C’est vrai que tu as des poules.
Stéphane : - Comme l’a écrit Stendhal : « L’homme d’esprit doit s’appliquer à acquérir ce qui lui est strictement nécessaire pour ne dépendre de personne ». Le nécessaire passant par le manger il vaut mieux élever ses bêtes.
Christophe : - Moi j’ai une femme... y’a pas besoin de changer sa paille.
Martine (à Paul): - Je comprends pas pourquoi t’as pas des poules ?
Paul : - J’ai essayé les poulets mais j’ai jamais eu un seul oeuf...
Paul et Martine vont dans la cuisine.

Christophe : - Alors Nestor, tu as encore été celui qui a vendu le plus aujourd’hui !
Nestor : - Je crois que les gens se disent « le vieux, il va bientôt casser sa pipe, alors il faut qu’on ait au moins un de ses livres dédicacé »... et puis je vais te dire... je vendrais n’importe quoi aux gens... j’ai un de ces baratins quand je m’y mets.
Christophe (plus bas) : - Tu vendrais quand même pas un livre de Martine !
Nestor (idem) : - Sois pas vache avec elle... elle est encore jeune, peut-être qu’un jour elle écrira des livres intéressants... Il faut du temps... Mon premier livre se vendait pas aussi bien que les suivants...
Christophe : - Joue pas les modestes. Depuis que je te connais, je te vois dédicacer dédicacer...
Nestor : - Je sais m’y prendre quoi ! A chaque livre tous les copains me font un bon article dans leur journal... ça compte aussi ça... Et les politiques, ceux qui sont au pouvoir, je les ai connus gamins, ils venaient manger au restaurant. Tout ça, ça crée des liens. C’était la belle époque le restaurant ! Ah ! le droit de cuissage !
Christophe : - Dis pas ça devant Martine !
Nestor : - Elle aurait fait comme les autres, à cette époque-là ! Tout se tient dans la vie. Parfois il faut concilier l’agréable et le rentable : encore aujourd’hui, vaut mieux coucher avec la femme qui va te faire vendre deux cents bouquins plutôt qu’avec celle qui n’a pas de relations.
Martine revient avec six assiettes.

Nestor : - Non, ma Martine adorée, pas pour moi, tu sais bien que monsieur le maire m’offre le repas... (il regarde sa montre) d’ailleurs je ne vais plus tarder...
Stéphane : - Et nous on squatte !
Martine pose les assiettes, boit une gorgée et retourne dans la cuisine.

Christophe : - A part des poules, t’as quoi comme bêtes ?
Stéphane : - Deux dindes, un dindon, deux oies, trois canards, des pigeons, des cailles.
Christophe : - Tes bouquins, internet et tes bêtes, tu t’en sors alors ?
Stéphane : - Tant qu’ils ne m’auront pas viré du Rmi, j’essayerai de le garder.
Christophe : - Oh, ils virent pas du Rmi.
Stéphane : - Là ça devient limite, ils m’ont encore baissé... il faut dire que je ne vais jamais à leurs convocations, je leur réponds en recommandé : « Messieurs les censeurs, vous n’avez aucune légitimité artistique pour juger de ma démarche littéraire ».
Christophe : - Et tu feras quoi, si tu n’as plus le Rmi ? Tu n’auras plus de couverture sociale non plus...
Stéphane : - Internet prendra le relais. Et ne perdons pas notre temps avec des problèmes possibles. Chaque jour est une équation à résoudre où ni le passé ni le futur n’ont leur place.
Christophe : - Comme Paul n’est pas là, on peut parler d’auto-édition... tu crois que l’auto-édition, dans le livre jeunesse, ça pourrait fonctionner ?
Stéphane : - Tes livres sont bien distribués... mais le plus souvent ton nom ne figure même pas sur la couverture... donc tu ne peux pas compter sur ta notoriété.
Christophe : - Je suis à moral zéro... là tu m’enfonces encore un peu plus la tête sous l’eau...
Stéphane : - Pour répondre correctement à une question, mieux vaut ne pas se bercer d’illusions (plus bas, en souriant :) si tu veux des louanges, déshabille-toi devant Paul !
Nestor : - S’il présentait le 20 heures, je dis pas non ! Mais là, le jeu n’en vaut pas la chandelle (personne ne l’écoute).
Christophe : - C’est vrai qu’au niveau notoriété c’est néant, partout je dois préciser « j’ai publié vingt livres ». Quand j’ajoute le nom des éditeurs, là les gens me regardent autrement...
Stéphane : - Et le livre jeunesse, c’est encore pire que le roman, les réseaux de distribution sont complètement verrouillés.
Christophe : - Mes meilleures ventes, c’est en grandes surfaces... je suis même certain que les ventes sont plus importantes que celles notées sur mes relevés.
Stéphane: - Et si tu envoies un huissier pour vérifier leur comptabilité, là tu es certain d’être grillé chez tous les éditeurs.
Christophe : - C’est une vraie mafia. Tu vois, malgré vingt livres publiés, j’ai l’impression d’être un petit enfant qui doit dire merci quand on lui signe un contrat. Pour le 1%, j’ai dit « mais chez Milan j’étais à 3 ». Elle s’est pas gênée, la blondasse platine, de me balancer : « vous savez bien que si vous ne signez pas, un autre auteur sera heureux de signer ».
Nestor : - Une mafia, tu l’as dit. Un pour cent à l’auteur, un pour cent à l’illustrateur, ils doivent considérer que donner deux pour cent c’est encore trop. J’ai compris à mon premier livre, vous savez que j’avais un éditeur. Ils m’ont fait une pub dingue c’est vrai. Mais au moment de payer, y’a fallu que je fasse intervenir un bon copain pour que l’éditeur mette l’argent sur la table.
Stéphane : - C’était mafia contre mafia !
Nestor : - Si je dis tout dans ma biographie, vous en découvrirez de belles mes amis.

On entend de la cuisine, ce qui interrompt la conversation :
Paul : - Aïe... Oh Charlus... oh ça fait mal... de la glace, vite de la glace... dans le haut du frigo... Aïe... que ça fait mal...

Christophe : - Un drame de l’écriture...
Stéphane : - Il va demander un arrêt de travail.
Christophe : - On ne peut pas le soupçonner de s’être brûlé pour attendrir Martine, qu’elle lui applique tendrement des compresses.
Stéphane : - Ça change, parfois, un homme !
Christophe : - Y’a des cas désespérés...
Nestor : - Y’a des techniques plus rapides et moins douloureuses. Si vous voulez, je vous en raconterai quelques-unes.
Stéphane : - Ou alors il ne s’est pas brûlé... il a fait une expérience avec un oeuf !
Christophe : - Et l’oeuf a explosé au mauvais moment ! Tu prépares un livre X qui se déroulera dans ta petite ferme !
Nestor : - C’est vrai que le coq avec les poules, il ne perd pas son temps à répondre à des sms, à écouter leurs petits malheurs ! La civilisation n’a pas apporté que des bonnes choses... c’était quand même le bon temps, le restaurant !

Paul arrive en secouant la main gauche dont le dessus est recouvert d’un sparadrap. Martine suit avec la poêle dans la main droite, la casserole de pâtes dans la gauche.

Paul : - Putain, quelle douleur.
Stéphane : - La douleur est une invention du corps pour se protéger des agressions extérieures. Remercie plutôt ton organisme !
Martine pose l’ensemble sur la table.
Paul : - Parfois, tu dis vraiment n’importe quoi, quand même !
Stéphane : - Ta main vient de te signaler qu’il ne faut pas la détruire. Si tu as retenu la leçon, remercie ta douleur et dis-lui « bonne nuit la douleur »... il te suffit de dire « ça ne fait pas mal ».
Martine reprend la poêle.
Martine (à Stéphane) : - Tu veux que je te la colle pour tester ta théorie ?
Paul : - Tu veux la voir ma cloque ?
Martine : - Là, fais attention à ta réponse, il parle peut-être pas de sa main gauche.
Christophe : - On a évité un drame, si ç’avait été la droite, demain tu ne pouvais plus dédicacer...
Paul : - Je suis gaucher.
Christophe : - Donc c’est un drame.
Stéphane : - Il faut prévenir la Dépêche du Midi...
Paul (en s’asseyant): - Allez, servez-vous... J’ai connu pire !... Mais en ce temps-là c’était volontaire !
Martine : - L’autofiction masochiste selon Saint Paul.
Christophe : - J’hésite... j’ai jamais vu une omelette aussi jaune.
Nestor : - Au restaurant, on avait un chef extra. Il utilisait de ces colorants, certains étaient même interdits ! Les plus beaux plats de la région qu’on avait !
Christophe : - Vous avez ajouté du maïs ?... vous savez bien que je suis allergique au maïs...
Stéphane : - Tu les trouves où tes oeufs ?
Christophe : - Comme tout le monde, au supermarché.
Stéphane : - Et elles mangent quoi les poules qui pondent dans tes barquettes ?
Christophe : - Elevées en plein air.
Stéphane : - En plus d’être élevées en plein air, elles choisissent leur herbe, retournent la terre pour y trouver de bons petits vers de terre, attrapent des criquets, des escargots.
Christophe : - Ah ! des criquets, des escargots, tu crois que c’est bon pour les poules ?
Stéphane : - Goûte ! Les poules n’ont pas attendu les nutritionnistes des multinationales pour exister. Tu vas voir la différence.
Paul : - T’es sûr, Nestor, que tu veux pas au moins la goûter, l’omelette aux oeufs de Stéphane.
Nestor : - Ce serait avec plaisir. Mais je ne peux quand même pas arriver le ventre plein à la réception de monsieur le maire (il regarde sa montre). D’ailleurs je vais vous laisser.
Martine : - Tu vas quand même prendre un verre de vin avec nous ! Et le vin ? (tous sourient)... Quoi ?, j’ai l’air de réclamer ?... Mais non Paul !... comme tu nous invitais j’ai amené une bouteille.
Elle se penche, ouvre son sac, et en sort une bouteille.

Martine : - Bon, c’est du Cahors... mais on n’a pas encore vendu 200 000 exemplaires...
Christophe : - Avec les traductions, je dois y être... mais je crois que j’aurais touché plus d’argent si j’avais vendu mille exemplaires d’un livre auto-édité.
Martine : - Ah ! vendre mille bouquins en auto-édition... on en rêve tous !... Alors malgré tes 200 000 exemplaires tu n’as pas les moyens de nous offrir une bouteille !...
Christophe : - J’attendais que la tienne soit vide pour proclamer « j’ai gardé la meilleure pour la fin » mais bon (il se baisse et sort de son sac une bouteille)... c’est du Buzet ! C’est quand même mieux que du Cahors...
Martine : - On verra, on verra, ne vendons pas la peau du Cahors avant de l’avoir bu.
Elle se penche et sort de son sac une autre bouteille.
Martine : - Cahors 2 Buzet 1. Et c’est Cahors qui nous saoule le plus !
Christophe : - Là, Stéphane, avec tes trois oeufs tu passes pour un radin !
Stéphane : - Bon, alors je dois la sortir avant l’heure prévue...
Stéphane se lève, va ouvrir son sac, en sort une bouteille.

Paul : - Oh ! En plus des oeufs, du champagne, je suis touché.
Stéphane : - C’est pas tout à fait du champagne, mais quand on aura vidé les bouteilles de vin, du bon mousseux ça nous paraîtra sûrement meilleur que du mauvais champagne.
Paul : - Je ne sais pas si tout ça, ça s’accorde avec une omelette et des pâtes... mais les mélanges pour des écrivains c’est toujours souhaitable...
Christophe : - Bon, je fais le commentaire avant vous : c’est moi qui passe pour un radin avec une misérable bouteille.
Martine : - Mais non, Christophe, on sait bien que ta femme te surveille. Déjà pour sortir une bouteille, tu as dû inventer des stratagèmes pas possibles !
Christophe : - C’est vrai que je suis le seul marié ici !
Nestor : - Mais je suis marié mon ami ! Quarante ans de mariage ! Peut-être même plus !
Christophe : - Faut pas demander si tu n’étais pas marié !
Nestor : - Tu crois quand même pas qu’en plus de la voir entre mes quatre murs, je vais la laisser me suivre ! j’ai passé l’âge !
Paul se lève et sort. Christophe et Martine se sourient.

Christophe : - Pourtant je n’ai pas parlé d’éphèbes sur une plage...
Paul revient avec un tire-bouchon.
Il ouvre une bouteille de Cahors puis remplit les verres.
Ils trinquent.

Paul : - Aux livres et à ceux qui les achèteront.
Christophe : - Pour du Cahors, c’est buvable !
Paul : - Très raffiné, je dirais.
Nestor (vide son verre d’un trait ; en se levant) : - Allez, je vous laisse les amis, ça m’a fait bien plaisir de passer quelques instants avec vous mais je dois maintenant rejoindre monsieur le président du Conseil Régional... allez, j’essayerai de lui glisser un petit mot en votre faveur pour que l’année prochaine ils vous invitent aussi aux frais de la princesse... Je crois que je vais d’abord faire un saut à l’hôtel... Y’a une petite à l’accueil, je ne vous dis pas !
Christophe : - Nestor ! A ton âge !
Nestor : - A mon âge ! J’ai un truc auquel aucune femme ne résiste.
Christophe : - On ne demande pas à voir.
Nestor : - Je vais vous le montrer, vous pourrez dire, « j’ai vu le secret de Nestor » (il met sa main droite dans la poche droite de son pantalon et ressort une liasse de billets).
Martine : - Ça va sûrement te surprendre, mais y’a des femmes que ça laisse indifférent.
Paul : - Indifférentes, au féminin pluriel, j’aurais dit à ta place.
Nestor : - Tu dis ça parce que t’es entourée d’amis... allez on en reparlera en tête à tête un de ces jours... (en avançant vers la porte) allez, n’hésitez pas à faire des bêtises, c’est de votre âge.
Presque en même temps :
Christophe : - Embrasse la dame en blanc de notre part.
Martine : - Bonne nuit Nestor.
Paul : - Merci Nestor, d’avoir honoré cette maison de ton passage.
Stéphane : - N’oublie pas de prendre des notes pour ta biographie.
Nestor sort.

Martine : - Vieil obsédé va !
Stéphane : - Comme beaucoup il doit en dire plus qu’il en fait... Il arrive un âge où le sexe devient la médaille de ceux qui n’ont pas la légion d’honneur...
Christophe : - Le plus honteux, c’est que ses livres se vendent.
Martine : - Les gens achètent n’importent quoi. Il suffit d’un sourire de Nestor et sa petite phrase sirupeuse « ça vous replongera dans un monde qui n’existe plus », et les vieilles achètent.
Christophe : - Les jeunes aussi avec son « vous l’offrirez à vos parents » ou « vous verrez comment ont vécu vos grands-parents ».
Stéphane : - Ça ne veut pas dire que ses livres sont lus.
Martine : - Mais au moins le fric rentre ! Moi il me faut deux ans pour rentrer dans mon argent. J’ai au moins dix livres en attente.
Paul : - Moi ça me donne un moral d’enfer, de le voir en si bonne forme ! Je ne parle pas de son écriture mais de son entrain. Je me dis que j’ai encore devant moi quelques bonnes décennies.
Martine : - C’est un formidable métier, écrivain : à soixante ans on regarde l’académie française et on se dit qu’on a tout l’avenir devant nous !
Christophe : - Faudrait encore en vivre !
Martine : - T’inquiète pas, dans quelques années t’auras la retraite en plus de tes droits d’auteur... (Christophe reste sceptique)
Paul : - Mais ils sont délicieux, tes oeufs, Stéphane.
Stéphane : - Ils sont si bien mis en valeur par tes pâtes Don Paulo.
Paul : - C’est l’un des souvenirs les plus délicieux de ma vie, quand je suis allé animer un atelier d’écriture à Vérone.
Martine : - Et comment tu avais été invité là-bas ?! Tes livres ne sont pas traduits en italien ! Ils ne te connaissent quand même pas ?
Paul : - Mais tu sembles ignorer qu’en certains milieux, je suis très apprécié.
Martine : - L’internationale gays a pris le pouvoir dans la culture !
Christophe : - Un livre acheté, un oeuf offert, tu ferais un malheur. Tu en vends des oeufs ?
Stéphane : - Quand j’en ai trop, le chien adore ça, et ça lui fait des poils d’un luisant... Mais par chez moi les gens sont civilisés, ils ont leurs bêtes.

Les verres se vident et se remplissent rapidement.

Paul : - Dis, Stéphane, puisqu’on est entre nous... ton nouveau look, c’est étudié ou c’est juste pour t’amuser, pour embêter les bourgeois de Figeac ?
Stéphane (après quelques secondes où il cherche les termes exacts et aussi à capter l’attention) : - Nous sommes condamnés à la notoriété !
Tous le regardent, incrédules.

Paul : - Vas-y, fais-nous partager tes découvertes.
Stéphane : - Au-delà des raisons pour lesquelles on écrit, ce qu’on écrit n’a d’intérêt qu’historique. De notre vivant, enfin, au moins durant nos premières décennies d’écriture, ce qui primera ce sera le médiatique.
Paul : - Tu veux dire qu’on est obligé d’être connu pour être lu ?
Stéphane : - Pas forcément connu... être inconnu est parfait... (en souriant) à condition que tout le monde le sache.
Martine : - Là tu joues sur les mots, être inconnu à condition que tout le monde le sache, ça veut dire être connu.
Stéphane : - Mais non, Martine ! tout le monde peut se dire : lui, c’est un écrivain quasi inconnu, et ce n’est pas parce que tout le monde dira « lui, c’est un écrivain quasi inconnu » que je serai un écrivain connu !
Paul : - Mais si tout le monde dit quelque chose...
Stéphane : - Mais tout le monde pense alors que son voisin ne me connaît pas ! Il se dit, « tiens, cet écrivain, ça a l’air d’être un type intéressant ».
Martine : - Et il achète ton bouquin ?
Stéphane : - Rarement. Achète un bouquin celui qui se dit « je vais sûrement découvrir quelqu’un d’original »... mais les badauds penseront « ça sert à rien que je le lise, je pourrai en parler à personne ».
Martine : - Ils pourraient en parler pour faire découvrir.
Stéphane : - Déformation professionnelle, tu rêves ! S’ils en parlent c’est pour frimer. Je commente toujours la majorité... heureusement, il y’a des exceptions...
Paul : - Et tu en croises beaucoup des exceptions ?
Stéphane : - Ne pose pas des questions dont tu connais la réponse ! On ne vit pas sur le dos des exceptions... Tu crois que je serais à Figeac pour vendre trois bouquins si je pouvais en vendre cinquante en allant dans un vrai salon du livre ?
Paul : - Là tu vas nous casser le moral !
Stéphane : - Quoi ? Ne m’attribue pas plus de pouvoir que j’en ai ! Lundi, qu’est-ce qu’on va répondre au premier pecnot qui osera demander « alors, ça c’est bien passé ton week-end ? »
Paul : - Tu me poses la question ?
Stéphane en souriant : - Les gens achètent de moins en moins de livres, mais j’ai pas à me plaindre quand même... et toi tu ajouteras « mes acrostiches sont partis comme des petits pains, c’est mieux que rien, ça me permet d’être tranquille quelques semaines ».
Paul : - Là tu te moques.
Stéphane : - Je me moque de toi, de moi, de nous.... Mais au moins je ne serai pas dupe de leurs manigances, je n’irai pas manger avec monsieur le président du Conseil Régional, avec les magouilleurs du livre qui se donnent une image de ville culturelle en nous invitant sur un strapontin de leur salon, parce qu’on est des « écrivains régionaux », que notre nom, notre photo paraissent dans quelques torchons.
Paul : - Finalement, tu devrais écrire un essai.
Stéphane : - Mais là, il faudrait... être vraiment connu !
Paul : - Et sur internet ?
Stéphane : - Si un visiteur des sites sur mille achetait un livre... je deviendrais imposable !... Mais il faut être logique, vendre des livres n’est pas le but.
Christophe : - Alors je ne vois pas l’intérêt d’avoir des sites.
Stéphane : - Le livre va disparaître.
Martine : - Là tu veux vraiment nous casser le moral.
Stéphane : - Mais non, c’est une suite logique. D’abord la pensée s’est transmise de bouches à oreilles, n’a compté que sur la mémoire. Puis elle fut gravée, dans la pierre, sur des os humains, peinte sur les parois de grottes. L’invention de la représentation et de l’écriture a été une révolution plus importante que le passage au numérique. J’imagine les Paul d’alors : si on écrit la pensée, plus personne n’écoutera, plus personne n’apprendra.
Paul : - Pourquoi tu me fais tenir le rôle du conservateur qui refuse tout progrès ? La disparition du livre, ce n’est pas un progrès.
Stéphane : - Mais c’est bien toi qui veux garder sur un piédestal les éditeurs, qui regardes de haut l’auto-édition comme si le travailleur indépendant qu’est l’auteur-éditeur n’avait pas sa place dans la littérature, parce qu’il n’a pas été légitimé par un vénérable éditeur.
Paul : - Tu sais bien que dans l’auto-édition, la majorité des livres ne valent rien, regarde Nestor, Pierre ou Véronique...
Stéphane : - Mais en plus tu assimiles l’auto-édition au compte d’auteur.
Paul : - Là tu ne m’as pas convaincu.
Stéphane : - Donc pour toi c’est la même chose ! (léger énerve-ment) qu’un auteur qui a été refusé par l’ensemble des éditeurs classiques signe, en désespoir de cause, avec un pseudo éditeur qui va lui demander une fortune pour un bouquin en mauvais papier, tu confonds cette arnaque avec le choix de l’auteur qui décide d’être son propre éditeur, d’être travailleur indépendant.
Paul : - Mais tu sais bien que la majorité de ceux qui s’auto-éditent c’est parce qu’ils n’ont pas trouvé d’éditeur comme tu dis classique.
Stéphane : - Ce n’est pas parce qu’une activité est utilisée faute de mieux par des écrivaillons, qu’il faut en conclure que l’activité est méprisable. L’auto-édition est l’avenir de l’édition.
Christophe : - Mais si on en arrive à la disparition du livre, tu parles d’un avenir !
Stéphane : - J’en reviens donc à mon histoire de la conservation de la pensée. Après la pierre et les os humains ? on a utilisé des matières plus pratiques : le bois puis le papier. Et un jour on a relié le papier sous forme de livre. Le livre a eu quelques siècles de triomphe. C’est inévitablement sa... ou peut-être ses dernières décennies.
Martine : - Finalement, tu devrais devenir enseignant ! Tu devrais me remplacer ! Il faut faire travailler les jeunes.
Stéphane : - Et devant mon tableau noir, je conclurai : dès que le numérique sera plus pratique que le papier, il le supplantera. Des millions d’arbres seront en plus épargnés.
Paul : - Alors il n’y aura plus d’écrivains. Déjà qu’il est difficile de récupérer des droits d’auteur quand les livres sont imprimés ; alors quand les versions numériques seront téléchargées gratuitement, piratées ?...
Stéphane : - C’est bien pour cela que je ne veux surtout pas d’éditeur, que je tiens à mon indépendance. En conservant l’ensemble des droits, je récupère l’ensemble des droits dérivés.
Paul : - Mais je comprends pas ta logique d’écriture, de ne pas te fixer dans un genre, de faire ainsi feu de tout bois. Tes internautes... tu vois je connais le terme exact, tes internautes doivent être comme les organisateurs des salons du livre ! Ils ne doivent pas savoir où te classer.
Stéphane : - Mais je ne suis pas un bibelot dont on recherche l’étagère qui le mettra le plus en évidence.
Paul : - Tu sais bien ce que je veux dire.
Stéphane : - Ecrire, l’essentiel est d’écrire, tu en conviens ?
Paul : - Naturellement, mais si personne ne s’y intéresse...
Stéphane : - Le succès est toujours un malentendu ! Il est donc inutile de courir après ! quelqu’un tombe sur un texte et la mayonnaise prend, tout s’emballe, c’est rarement le meilleur texte. Quand ça arrive, le plus souvent l’écrivain est déboussolé, paumé. On lui demande de tout ! Et bien moi, ce jour-là je placerai mes textes, chanson, théâtre, scénarios...
Paul : - Tu ne m’as pas convaincu ! Si je t’ai bien suivi, il suffit d’attendre.
Stéphane : - La patience est notre grande vertu !
Paul : - A ce petit jeu de l’attente, je ne me vois pas attendre encore cinquante ans ! Et en attendant, il faut bien vivre !
Stéphane : - Les droits dérivés, on y revient !
Christophe : - C’est quoi, tes droits dérivés ?
Stéphane : - Les internautes téléchargent gratuitement... et après reçoivent de la pub.
Paul : - Tu deviens comme un coureur automobile, avec des pubs partout.
Stéphane : - Mais pas du tout ! Encore une réduction caricaturale orchestrée par l’industrie du livre pour effrayer leurs petits auteurs. Le versant littéraire et le versant publicitaire sont dissociés. Aucune publicité dans les versions numériques mais les internautes fournissent leur adresse e-mail et reçoivent d’autres messages, des messages cette fois publicitaires.
Christophe : - Et vous êtes nombreux à faire ça sur internet ?
Stéphane : - Je crois qu’en France je suis le premier.

Paul : - Internet, internet, je suis trop vieux pour m’y mettre comme toi. C’est bien bon pour les sites de drague mais pour la littérature, je suis et je resterai de l’ancienne école.
Christophe : - Faudrait qu’un jour on en parle vraiment d’internet, Stéphane.
Stéphane : - Mais qu’est-ce qu’on vient de faire ?
Christophe : - Oui... mais devant un écran, que tu me montres comment ça marche. Comment tu peux envoyer un texte, tu es toujours derrière ton écran ?

Stéphane : - Avant d’être un mec bizarre qui promène ses livres, j’ai été un jeune informaticien. Cadre même !
Martine : - Tu dis tout en deux fois. Pour moi l’informatique ça se résume à une question : tu connais la différence entre Windows et un virus ?
Personne ne répond.

Martine : - Windows c’est payant alors qu’un virus c’est gratuit.
Stéphane : - C’est avec de telles plaisanteries qui se veulent des bons mots, qu’on fait peur aux écrivains ! Tant mieux ! Ayez peur, ça me permettra de prendre un train d’avance.
Christophe en souriant : - Tchou Tchou.
Paul et Martine éclatent de rire.
Stéphane a une moue signifiant « ils n’y comprennent vraiment rien ».

Rideau



Acte 2





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